Edito


Dans ce réseau en expansion qu'est Gaijin Tonic, voici le blog dédié à la calligraphie : shûji (習字) en japonais, shodô (書道) dans le vocabulaire des disciplines zen. Cette discipline consiste fondamentalement à tracer des caractères sur une feuille avec un pinceau, le mieux possible. Mais tracer ces simples caractères implique également de nombreuses autres activités ou préoccupations, proches de la peinture : la composition, le choix des caractères, le choix des styles, le choix du papier, la taille des pinceaux, la préparation de l'encre, l'application de sceaux (que l'on peut graver soi-même)...

Tenir le pinceau me procure le même plaisir que manier le sabre : je retrouve cet objet familier, dont le seul contact est grisant, car il contient le potentiel de séries de gestes et d’enchaînements que j’ai longuement exercé avant d’être capable de les reproduire. Mon niveau, aussi modeste soit-il, me permet à chaque nouveau palier d’accéder à plus d’aisance, plus de confiance et plus de possibilités d’exécution. Retrouver l’objet entre ses doigts, aussi pénible que puisse être l’exercice à venir, c’est toujours la promesse d’un progrès personnel futur, d’un nouvel accomplissement, d’une compréhension plus vaste et plus fine de son maniement et de son pouvoir sur l’extérieur.

Si j’ai pu faire ces expériences, c’est également grâce à la rencontre de Kitamura-sensei, dont l’atelier est un petit cocon de gentillesse et d’attention, calfeutré dans le quartier de Matsugaya. J’y ai été accueilli avec beaucoup de soin, et en suis repartis avec beaucoup de cadeaux. Entre temps, j’y ai acquis un savoir et une technique hétéroclites, mais solides et toujours gratifiants.

Ce qui me plait finalement dans la calligraphie, c'est que je me suis longtemps posé beaucoup de questions sur l'art classique occidental et ce qui faisait la valeur d'une œuvre. A vrai dire, j'ai même un peu été dressé pour ça (me poser des questions). J'ai aussi toujours été très préoccupé du problème de l'originalité et de son rôle dans l'art. La calligraphie m'a permis de tout jeter aux orties en empoignant le pinceau : je recopie ce que ma sensei me présente en exemple, au meilleur de mes compétences, en essayant de reproduire au plus près le geste, le rythme, l'agencement des traits, et surtout la formidable densité du caractère du maître. Ce faisant, je me suis aperçu bien assez tôt combien tenter d'imiter était déjà terriblement difficile, sans aller encore chercher des noises à l'originalité.
Un jour où l’on visitait une exposition à Ginza, j'ai dit à Kitamura-sensei qu’il était dommage que je ne sois pas très avancé dans ma pratique, parce que du coup, j'avais du mal à juger de la qualité des calligraphies exposées. Elle m'a regardé avec un air un peu surpris, et m'a répondu quelque chose comme « Mais... le principal, c'est qu'une calligraphie te plaise ou non... »

Après trois ans d’Histoire des arts et d’Esthétique, j'avais oublié.